L'interview du mois

Rencontre avec les artistes exposé.e.s à Beaujon

Du 4 au 22 novembre, Tania Luchinkina expose à l’Espace Beaujon ses oeuvres tout en volumes. A travers celles-ci, elle imagine la vie privée des personnages de grands peintres tels que Léonard de Vinci, Lucas Cranach ou encore Johannes Vermeer. Rencontre...



1. Pourriez-vous me résumer votre parcours ?

J’ai suivi une formation d’architecte en bâtiment à l’Académie des Beaux-Arts de Kiev car je voulais marier mes goûts pour la physique et pour le dessin, puis j’ai réalisé qu’être architecte signifie plus souvent exécuter que créer. C’est donc pour renouer avec la création que j’ai entrepris 4 ans d’études en parallèle à l’École Polygraphique pour devenir illustratrice pour enfants. En tant qu’architectes, nous sommes formé-e-s à être à la fois ingénieur-e-s et artistes, et c’est pourquoi j’ai eu la chance d’avoir une très bonne base classique en dessin et en peinture.


2. Pourquoi être venue en France ?

Tout d’abord parce que la France, pour moi et pour le monde entier, représente un centre culturel fascinant. De plus, j’ai été motivée par l’abondance de liens culturels entre la France et l’Ukraine, et c’est pourquoi je m’y sens vraiment à ma place. Je m’y suis installée dans les années 2000. J’ai commencé à travailler en tant que graphiste, j’ai réalisé des vidéos publicitaires pour des marques comme Fiat ou Garnier, dont certaines ont été primées. Puis je suis partie en Provence, et ça a été une autre étape, car je pense que la vie doit connaître certains changements, et je me suis mise à la peinture.


3. Pourquoi avoir choisi de revisiter des œuvres classiques ?

Selon moi, l’art qui n’est pas conceptuel n’est pas intéressant. C’est pour cela que je suis partie de la peinture classique, à partir de laquelle je m’entraînais à la technique, pour y ajouter différentes couches de sens, un concept.
Mon travail se concentre sur les personnes qui ont vécu dans le passé, et dont il ne reste que des portraits, parfois anonymes. C’est un thème fascinant, vertigineux, de penser à tous ces gens qui ont existé et n’existent plus. À partir des quelques témoignages de leur présence, je conçois mon œuvre de manière à explorer les différentes « ruelles » de leurs existences possibles.


4. Quel est le fil rouge de votre exposition ?

Comme je l’ai dit, mon thème principal est la vie des gens du passé. J’essaie d’imaginer la vie privée et fictive de ces anonymes dont il ne reste qu’un portrait, comme dans mon tableau intitulé La vie privée de Mona Lisa. On a l’habitude de voir son portrait, tout le monde le connaît, mais personne ne sait ce qu’elle était dans la vie privée, si elle avait un mari, une famille, des enfants… Dans ce tableau, elle est donc représentée à table avec son mari fictif, un fameux portrait de musicien peint par Léonard de Vinci.


5. Comment choisissez-vous les œuvres que vous revisitez ?

Cela dépend de la décision conceptuelle. Je pense à un concept, à un thème, et le visuel vient tout seul s’additionner et illustrer ce concept. Par exemple, le Suicide de Lucrèce, illustre à lui seul la torture, la souffrance d’une personne en train de se suicider : la forme du tableau en elle-même exprime cette sensation de souffrance. Je trouve les œuvres sur internet car je connais très bien l’histoire de l’art et des peintres anciens, et l’œuvre me vient donc assez naturellement lorsque je pense à un concept.


6. Pourriez-vous décrire votre processus de création ?

Une fois l’œuvre choisie, je commence par réfléchir de A à Z à mon visuel, puis je le dessine, et seulement quand c’est prêt, j’entame la création. Celle-ci est donc une copie exacte de mon dessin. Le problème, c’est que quand on fait de la peinture, on peut corriger, mais quand on fait une œuvre complète en volume on ne peut pas. Il faut que ce soit déjà bien pensé en avance. Il faut ensuite trouver les matériaux et les formes qui correspondent plastiquement à ce que je veux réaliser. Ce sont mes recherches personnelles qui me mènent à une décision, car l’art contemporain, c’est énormément de recherches personnelles. Aujourd’hui, on invente directement les différentes techniques pour exprimer ce qu’on souhaite.


7. Comment envisagez-vous l’avenir ?

Avant, je travaillais à côté en tant que graphiste, mais je voudrais aujourd’hui me lancer à plein temps dans la peinture. En novembre 2018, j’ai participé au concours « Le Grand Nu », ce qui a représenté ma première démarche dans le monde de l’art. J’ai eu la chance d’être finaliste dans ce concours, je ne peux pas dire que ça a été un énorme déclic dans ma carrière mais j’ai vu qu’il y avait un grand respect envers mon travail. C’est là que j’ai commencé à comprendre que je pouvais en faire quelque chose. Après ça, j’ai postulé pour l’exposition au Carrousel du Louvre et ils m’ont acceptée. Depuis, comme je n’ai pas fait mes études d’art en France j’ai du mal à savoir où aller pour qu’on voie ce que je fais, mais j’ai l’intention de continuer dans cette voie.


8. Avez-vous l’intention de continuer sur ce thème-là  ?

Je pense continuer encore pour un moment. Je poursuis le thème des anonymes, de leur vie privée. J’ai plusieurs œuvres en cours en permanence, je travaille toujours sur plusieurs œuvres parce que les couches ont besoin de sécher. Aujourd’hui, je suis sur 5 œuvres en même temps, toutes plus ou moins finies, toutes dans la même veine.